Introduction

Les Journées d’AROLE (Association romande de littérature pour l’enfance et la jeunesse) se présentent comme un rendez-vous incontournable pour les enseignant·es, bibliothécaires, médiateur·rices et professionnel·les du livre jeunesse. Tous les deux ans, ces journées offrent un espace de réflexion, d’échange et de formation sur les enjeux contemporains de la littérature et de l’illustration jeunesse. L’édition 2025 a choisi de mettre en lumière l’illustration comme langage à part entière, explorant ses dimensions esthétiques, narratives et pédagogiques.

Affiche des 24e Journées d'AROLE – © ISJM 2025

Un programme professionnel et immersif

Les Journées combinent conférences, ateliers pratiques, performances et moments d’échange. Pensées pour un public adulte, elles permettent aux participant·e·s de découvrir de nouvelles démarches artistiques, d’observer des pratiques professionnelles de création et de médiation, et de repartir avec des outils et des idées. Ces journées créent un dialogue fertile entre théorie et pratique, reliant recherche, création et expérience de terrain.

Le programme des Journées d’AROLE 2025 offrait une véritable traversée de la création jeunesse contemporaine, en alternant conférences théoriques, rencontres artistiques et ateliers pratiques. La première journée proposait un panorama historique et critique de l’album jeunesse avec Sophie Van der Linden, avant d’explorer la place du livre dans la vie des tout-petits avec Jeanne Ashbé. Elle se poursuivait avec des éclairages professionnels sur la création d’illustrations (Denis Kormann), les liens entre son et image (Léa Lo Cicero) ou encore la création collective en contexte migratoire (Trames), avant de se conclure par une performance d’illustration en direct menée par Ian De Haes.

La seconde journée était placée sous le signe de la rencontre avec celles et ceux qui donnent vie aux images. Jean-Michel Adam a ouvert la matinée en proposant une analyse croisée entre Le Petit Prince et son adaptation en bande dessinée, montrant comment une œuvre se transforme lorsqu’elle adopte un autre langage visuel. Béatrice Vincent a ensuite dévoilé les coulisses du travail éditorial, là où se décident les choix graphiques qui orientent la lecture et façonnent la relation entre texte et image.

Puis sont venus les moments les plus attendus : les échanges avec les écrivain·es Emmanuelle Houdart (Les Formidables Journées de Piloursine et Mortel), Adrien Parlange (Les Printemps et L’Abri) et Anne Brouillard (Killiok et Le pays des Chintiens). Chacun·e a partagé son univers avec générosité, donnant au public un accès privilégié à la manière dont naissent les images, se construisent les atmosphères et se déploient les récits. Leur parole, incarnée et intime, a permis de percevoir la création non seulement comme un geste artistique, mais aussi comme une manière d’habiter le monde.

Un atelier de linogravure est venu prolonger cette expérience, offrant aux participant·es la possibilité de passer du regard au geste et d’éprouver, à leur tour, la force d’une image imprimée.

Pour les enseignant·es, ce programme complet offrait de multiples occasions d’observer des processus de création, d’enrichir leur compréhension de l’image, de découvrir des démarches transposables en classe et d’échanger directement avec des créateur·rices. Ces rencontres incarnées — véritables moments de dialogue entre art et pédagogie — permettent de saisir la littérature jeunesse comme un espace vivant, traversé de choix artistiques, de gestes professionnels et de pratiques partagées. Quelques interventions ont été particulièrement marquantes pour les enseignant·es et méritent d’être détaillées. 

Léa Lo Cicero — La voix comme matériau plastique et collectif

Léa Lo Cicero, enseignante en arts visuels et artiste sonore, a proposé une exploration inédite : la voix comme matière artistique et pédagogique. Elle a présenté un projet mené avec une classe de 12 ans, dans lequel la voix n’est pas utilisée pour chanter, mais pour tracer, modeler et créer collectivement.

Jeanne Ashbé — Observer les tout-petits pour co-construire le récit

Jeanne Ashbé, autrice et illustratrice pour les tout-petits, a présenté ses observations issues de plus de vingt ans de carrière. Ses ouvrages, constitués de textes et d’images, ont progressivement évolué vers une élimination totale du texte, processus motivé par ses observations des réactions des enfants.

Elle a développé le concept « ah oui, tu crois ? », illustrant sa posture : plutôt que d’imposer une histoire, il s’agit de coconstruire le récit avec l’enfant à partir de ses gestes, mimiques et réactions. La lecture d’un album sans texte devient ainsi un espace où l’enfant invente, interprète et dialogue avec l’adulte.

Jeanne Ashbé a souligné la nécessité de respecter le rythme et la perception de chaque enfant, d’accueillir les contributions imparfaites ou divergentes et de transformer la lecture en un échange vivant, flexible et sensible. Cette démarche permet aux enseignant·e·s de comprendre comment les tout-petits participent activement à la construction narrative et comment l’image peut devenir un outil d’expression et d’interprétation dès le plus jeune âge.

Trames — Histoires avec des bosses : une création collective et engagée

L’association Trames était représentée par Noémie Mathivat, enseignante en classe d’accueil et chercheuse, Guenola Ricard, enseignante et art-thérapeute, et Anouck Fontaine, artiste et illustratrice. Elles ont présenté le livre Histoires avec des bosses, né d’ateliers réunissant des enfants et jeunes adultes engagé·es dans des parcours migratoires.

Le livre rassemble des créations graphiques et narratives authentiques, imparfaites et vivantes, retraçant les parcours et expériences des participant·e·s. Le projet met l’accent sur l’écoute et l’accompagnement des jeunes, le respect de leur rythme et de leur singularité, et la co-construction de récits reflétant leur vécu et leur créativité.

Trames a montré comment la création collective peut devenir un outil de médiation et d’expression dans des contextes migratoires, offrant aux enseignant·e·s et médiateur·rices des pistes concrètes pour travailler sur l’identité, la mémoire et l’inclusion à travers l’art. L’ISJM invite de tout cœur les enseignant·e·s  à s’emparer de cet album pour explorer des pistes d’intégration et d’inclusion dans des classes d’accueil ou dans des classes ordinaires avec une sensibilité particulière au plurinliguisme et à la multiculturalité.

Applications pédagogiques et pistes concrètes

Les Journées d’AROLE 2025 offrent de nombreuses pistes directement exploitables en classe. Il est possible, par exemple, d’analyser la mise en page, le cadrage et les choix graphiques d’un album pour développer l’interprétation et l’inférence chez les élèves. Les ateliers créatifs permettent d’expérimenter textures, matières, voix ou gestes afin de stimuler la créativité et l’expression personnelle. La co-construction narrative offre l’opportunité d’intégrer les idées et réactions des élèves pour créer des récits collectifs. Enfin, les projets interdisciplinaires permettent de croiser arts visuels, musique, français et histoire autour de la création d’albums ou d’installations. Ces approches transforment la lecture et l’illustration en expériences sensorielles et cognitives riches, renforçant la curiosité, l’expression et le sens critique des élèves.

À titre d’exemple, un·e enseignant·e peut travailler à partir d’un album sans texte, comme le suggère Jeanne Ashbé, en demandant aux élèves de raconter l’histoire uniquement à partir des images. Pour les plus grand·es, il est possible de faire l’exercice, d’abord individuellement puis collectivement. Les différentes interprétations sont mises en commun, discutées et réorganisées pour construire un récit partagé, permettant de travailler la compréhension, l’argumentation et l’expression orale.

Un autre exercice consiste à proposer un atelier de création collective : par petits groupes, les élèves imaginent une courte histoire, réalisent des images (dessin, collage, linogravure simple) et enregistrent des voix ou des sons pour accompagner le récit. Le projet peut aboutir à un livre illustré, une lecture performée ou une exposition, croisant arts visuels, français et expression orale tout en valorisant la coopération et la créativité.

Conclusion

Les Journées d’AROLE 2025 ont rappelé que l’illustration et la création artistique sont bien plus que de simples supports visuels : elles constituent un langage à part entière, capable d’engager les élèves et de nourrir des pratiques pédagogiques variées. Entre voix, observation, récit et expérience collective, les participant·es repartent avec des outils concrets, des idées innovantes et une inspiration renouvelée pour enrichir leurs pratiques professionnelles.

Chronique rédigée par Margaux Cardis, responsable de communication, margaux.cardis@isjm.ch