Quelle place occupe vraiment la littérature jeunesse aux yeux d'enseignant·es en formation ?

Interroger son propre rapport à la lecture lorsque l’on se destine à l’enseignement est une réflexion essentielle pour développer celui des élèves. En choisissant de se former à l’enseignement de la littérature jeunesse, les étudiant·es avancent deux types d’arguments : nourrir et/ou enclencher un gout personnel et développer des compétences professionnelles.

Six étudiant·es en troisième année de Bachelor Primaire nous font cadeau de leurs témoignages et, au passage, font de cette chronique un véritable remède à la mélancolie !

Le Un des Libraires – Illustration de couverture © Revue Le Un, paru 20 novembre 2024

  • Quelle place occupe à vos yeux la littérature jeunesse à l’école ?

Adele : J’ai eu la chance d’étudier un semestre en échange à l’Université de Montréal. Au Québec, la culture de la littéraire jeunesse est foisonnante. Lors des cours de français à l’université, la professeure commençait chaque leçon par la présentation d’un·e auteur·rice vedette et la finissait par une lecture d’album. Les propos du cours étaient illustrés par des œuvres et nous avons appris à analyser des albums afin de préparer différents dispositifs pédagogiques avec nos élèves (lecture interactive, club de lecture, atelier d’écriture, etc.). Nous avons également rencontré des autrices et illustratrices qui sont venues nous parler de leur travail et de leur processus créatif. Entre les cours à l’université et les nombreux événements à Montréal autour de la littérature jeunesse, un véritable engouement est né en moi.

Marie : Je trouve que la littérature jeunesse est peu - ou en tout cas pas assez - exploitée à l’école. Dans ma formation à la HEP Vaud, j’ai jusqu’ici effectué 5 stages, et je n’ai pu voir qu’une seule enseignante lire un album jeunesse (une seule fois !) à ses élèves. Les livres sont souvent utilisés comme moyen de passer le temps, lorsqu’un élève a fini avant ses camarades et qu’on ne sait pas quoi lui faire faire. J’ai sinon pu assister, lors de mon premier stage, à l’enseignement de la lecture avec la méthode Que d’histoires !, qui posait des questions très littérales et n’avait pas l’air de donner gout aux élèves pour la lecture. Je n’ai jamais pu observer une analyse préalable d’un album par une enseignante, et la discussion qui a suivi ma seule observation était plutôt portée sur les mots du texte, et non sur  l’aspect réticent ou proliférant du récit.

Maria : Durant mes stages, j’ai pu observer que la présence de la littérature jeunesse varie beaucoup selon les classes et les enseignant·es. Pour certain·es, la littérature jeunesse est un pilier de leur pratique, ils lisent quotidiennement, construisent des séquences autour d’albums, tandis que d’autres l’emploient ponctuellement, souvent comme activité « complémentaire ». À mes yeux, la littérature jeunesse devrait être omniprésente à l’école, car elle est une porte d’entrée vers le langage, l’imaginaire, la pensée et l’ouverture au monde.

Paiman : Durant mon premier stage à la HEP, j’ai eu la chance de travailler avec une Prafo expérimentée, en fin de carrière, qui affectionnait particulièrement les albums jeunesse. Avec sa classe de 6P, elle organisait régulièrement des lectures en réseau. Durant ces moments, plusieurs éléments m’ont marqué. Mais si je devais n’en retenir qu’un, ce serait la manière dont les élèves entraient réellement dans l’activité : une sorte de « bulle » collective où l’on sentait leur attention se poser, leur curiosité s’ouvrir, et leur plaisir de suivre l’histoire prendre toute la place. Après cette lecture en réseau, un court échange avait lieu. Les élèves réussissaient eux-mêmes à relever les éléments symboliques de l’album tout juste lu, ce qui leur permettait de dépasser le simple récit et de comprendre les idées cachées ainsi que le sens profond de l’histoire.

Sabrina : Les bibliothèques présentes dans les classes où je suis passée étaient toujours bien fournies et en général renouvelées à chaques vacances. Cependant, les livres étaient surtout utilisés lors de moments de « retour au calme », par exemple à l’arrivée en classe le matin ou juste après la récréation. Les élèves ont quelques minutes pour choisir un livre, s’installer et lire, mais souvent ils n’ont pas le temps d’aller jusqu’au bout avant de devoir ranger. Mis à part cela, les bibliothèques étaient vraiment riches en livres. Concernant l’utilisation de ces livres, j’ai souvent observé des « lectures cadeaux » en début ou en fin de leçon, accompagnées de quelques questions de compréhension.

Violaine : Dans mes différents stages, j’ai constaté que la place donnée à la littérature jeunesse variait beaucoup selon les classes. En 1-2P par exemple, chaque leçon, quelle que soit la discipline, débutait par un album jeunesse. Les élèves recevaient régulièrement des lectures-cadeaux où les albums jeunesses servaient d’appui pour introduire de nouvelles notions. La bibliothèque de classe était aussi souvent renouvelée. En revanche, je n’ai jamais observé un·e enseignant·e qui analyse/travaille, avec les élèves, l’album jeunesse comme nous le faisons actuellement en séminaire. En 4P, la littérature jeunesse était beaucoup moins présente, hormis la présence d’une bibliothèque de classe. À mes yeux, la littérature jeunesse à l’école devrait avoir une place plus importante, du fait qu’elle permet de faire rêver, d’imaginer, de sentir différentes émotions. J’ai eu la chance étant petite d’avoir baigné dans la littérature, alors que certains enfants n’y ont accès uniquement à l’école. Pourtant, malgré cela, je me rends compte que dans ma pratique je n’intègre pas la littérature jeunesse dans mon stage.

Lire l’album, Sophie Van der Linden – Illustration de couverture © L’atelier du poisson soluble, 2006

  • Quelles ont été vos motivations en choisissant de vous former à l’enseignement de la littérature jeunesse ?

Adele : J’ai beaucoup apprécié les discussions ouvertes sur le rôle de littérature à l’école : est-elle un outil pédagogique pour parler d’une notion, d’un thème, ou peut-elle exister pour elle-même afin d’élargir le champ culturel des élèves ? La deuxième réponse m’intéresse car elle répond à notre rôle de passeuse culturelle en tant qu’enseignante, que l’on a tendance à vite oublier face à nos nombreuses tâches. En revenant à la HEP, j’ai choisi de continuer cette formation à la littérature jeunesse pour prolonger ces questionnements.

Marie : Lors du premier semestre d’étude à la HEP, un module de formation en didactique du français nous a appris quelques rudiments sur la littérature jeunesse à l’école. Je me suis immédiatement rendu compte de mon intérêt pour ce domaine, et les lectures cadeaux que nous faisait madame Marie Béguin sont devenues mes moments préférés de la formation. J’ai décidé de choisir ce module d’approfondissement sur la littérature jeunesse pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, comme évoqué précédemment, le module de formation de première année à la HEP Vaud m’a fait renouer avec cet univers. J’ai grandi entourée de livres, et ma maman étant bibliothécaire jeunesse, cela fait partie de moi. Notre amour pour les livres nous a toujours unies, mais ce récent intérêt pour les albums jeunesse nous permet de partager quelque chose de plus, et je chéris nos nouvelles discussions, qui nous permettent maintenant d’être aussi liées par nos métiers.

Je me souviens du moment précis où j’ai décidé que je choisirai ce module d’approfondissement. C’était une fin d’après-midi de l’automne 2024. Le semestre avait déjà commencé depuis quelques semaines et je faisais la connaissance d’une formatrice que je n’avais jamais vue : madame Claire Detcheverry. J’adorais ses séminaires sur le fonctionnement de la langue. Un jour, elle nous a présenté l’album « Au-delà de la forêt » en nous parlant de la fin incroyable, sans nous la révéler. Alors à la fin du séminaire, avec une autre étudiante, nous sommes restées pour découvrir la fin de cet album. En découvrant l’image finale, l’autre étudiante a dit que c’était super nul et qu’elle s’attendait à mieux. Moi, j’ai beaucoup aimé. Madame Detcheverry était tellement enthousiaste à propos de cet album et de sa fin. En découvrant qu’elle dispensait un module consacré à la littérature jeunesse en troisième année, j’ai décidé à ce moment-là, que coûte que coûte, j’y assisterai.

Maria : L’une des raisons de mon choix pour ce module, c’est l’envie de découvrir des albums et romans contemporains. Une autre raison, c’est aussi celle d’apprendre à travailler pédagogiquement les albums et de développer ma posture d’enseignante-lectrice. En effet, j’aimerais devenir une enseignante qui transmet l’amour des livres, mais aussi une enseignante qui accompagne, qui écoute, qui aide les élèves à formuler leurs interprétations et à construire leur regard critique.

Paiman : Lors du choix d’un module d’approfondissement, je me suis dit que je devais en sélectionner un qui me serait réellement utile plus tard, mais qui me correspondrait aussi. J’ai toujours aimé lire et je suis conscient des bienfaits que la lecture peut apporter aux élèves. Je dirais donc que j’ai choisi ce module parce qu’il me permettait d’étudier quelque chose qui me passionne (et c’est, je crois, la première fois pour moi à la HEP).

Sabrina : J’ai choisi ce module d’approfondissement, parce que je suis consciente de la force de cet outil pédagogique. À partir d’un seul album, on peut déjà travailler énormément de choses avec de très jeunes élèves. Cependant, je ne me sentais pas très à l’aise, car je maitrise encore peu la littérature jeunesse. Quand j’étais enfant, je lisais peu et c’est au fil de ces séminaires que je découvre davantage cet univers et que je me familiarise vraiment avec l’objet-livre. À chaque séminaire, je repars avec de nouvelles idées et des envies de projets à mettre en place dans ma classe. J’ai aussi l’impression que j’oserai davantage me lancer dans des activités pédagogiques, plutôt que simplement « lire pour lire ».

Violaine : J’ai choisi ce module, car je ne savais pas comment appréhender la littérature jeunesse en tant qu’objet d’enseignement. Quelles activités majeures à réaliser avec les élèves ? Quels sont les points clés à observer/analyser avant d’utiliser un album jeunesse ? Quels sont les albums jeunesse à choisir ? Quels sont les auteurs majeurs ? Comment également faire apprécier à des enfants la littérature jeunesse ?  J’ai aussi choisi ce module, car j’apprécie énormément les réflexions de madame Detcheverry ainsi que ce qu’elle souhaite nous transmettre.

Tout sur la littérature jeunesse, Sophie Van der Linden – Illustration de couverture © Gallimard Jeunesse, 2021

  • Vous êtes en dernière année de Bachelor et vous apprêtez à prendre la responsabilité d’une classe. Quelles sont vos espoirs et vos appréhensions vis-à-vis de la littérature jeunesse ?

Adele : Ce module a déjà eu des impacts significatifs sur ma pratique. Après avoir analysé l’album « Regarde en haut » de J.-H. Hung (2015), je l’ai lu à mes élèves de 2P en lecture interactive. Au lieu de me contenter de la composante de la compréhension, je me suis beaucoup attardée sur les choix de l’auteur : les points de vue, le cadrage, l’utilisation de la couleur … bref, les spécificités de l’album. En guidant mes élèves avec de simples questions, ils et elles sont arrivées à des conclusions élaborées et profondes sur l’album. Une fois ce niveau de compréhension de l’œuvre (et non seulement du narratif) atteint collectivement, j’ai pu entendre des « wahou » chaleureux et sincères chez les élèves. Ces manifestations d’émerveillement témoignent, selon moi, d’une amplification de l’appréciation de l’œuvre soutenue par l’accès à sa composante littéraire. Rien que pour cela, je continuerai à me pencher assidûment sur les albums jeunesse en tant qu’objets culturels.

Marie : Cela fait maintenant neuf semaines que le semestre a commencé, et je ne suis pas déçue de mon choix. Le séminaire de littérature jeunesse est ce que je préfère à la HEP. On y apprend des choses que je trouve tellement intéressantes, et surtout, tellement utiles ! Je me réjouis de pouvoir mettre en pratique toutes ces connaissances, déjà ou pas encore acquises, avec ma future classe !

À cette étape de la formation, je réalise qu’on a déjà appris beaucoup de choses que les étudiant·es qui ne suivent pas ce séminaire ne savent pas. Je trouve cela dommage, parce que je me rends compte à quel point la littérature jeunesse peut être un levier pour les apprentissages. Elle n’est, à mon goût, pas assez présente dans les classes, et ce séminaire m’a fait découvrir que l’on pouvait tout - ou presque - apprendre grâce à elle. J’ai réalisé que l’analyse préalable d’un album est capitale si l’on veut que les apprentissages soient fructueux, et je suis heureuse d’être enfin formée à le faire. J’ai quand même quelques angoisses concernant l’examen, parce qu’à l’heure actuelle, je ne sais pas si je serai capable d’analyser un album toute seule, mais je ne me fais pas trop de souci, parce que nous avons été très bien préparé·es.

Maria : Au fil de ma formation, j’ai découvert quelques dispositifs pour faire vivre la littérature jeunesse en classe comme la lecture par effraction, la lecture incarnée ou le lecture « offerte ». Ces dispositifs ont enrichi ma compréhension de ce que signifie travailler des textes en classe et j’ai pu en expérimenter certains lors de mes stages, surtout la lecture offerte. J’aime énormément ces moments de lecture, qui me permettent de créer du lien avec mes élèves. De partager avec eux mes gouts en lecture et ma passion des livres. Mais à cette étape de ma formation, c’est vrai que je me sens partagée entre enthousiasme et appréhension. Enthousiasme, parce que je sais que la littérature peut transformer une classe, ouvrir des horizons. Appréhension, parce que je mesure la responsabilité de choisir les textes et de créer des situations de lecture didactiquement intéressantes.

Paiman : En séminaire, j’ai pris conscience des nombreux axes d’analyse d’un album jeunesse (péritexte, rapport texte-image, etc…) et de l’attention portée à chaque détail. Je pense que ces analyses peuvent facilement être menées avec des enfants. Même au-delà de ça, ces éléments offrent aux élèves une manière concrète d’entrer dans l’album, d’observer, de comparer et de développer peu à peu un vrai regard de lecteur. Comme dit précédemment, c’est un choix « passion », et mon objectif est d’apprendre tout en y prenant du plaisir. J’ai toutefois peur que ce plaisir diminue à cause des contraintes liées à la certification, comme le stress ou la quantité de matière à apprendre.

Sabrina : Je me questionne encore, car je ne me sens pas suffisamment à l’aise pour aller en bibliothèque et choisir des ouvrages vraiment pertinents en me disant : « Avec ce livre, je peux travailler telle ou telle compétence ». J’aimerais beaucoup disposer d’une liste, même non exhaustive, d’ouvrages intéressants pour débuter mon enseignement de la littérature jeunesse en attendant de me faire mon propre avis et de créer mon propre corpus.

Violaine : En tant que novice dans ce métier, il m’est encore difficile de me détacher du programme. Quelle place vais-je donner à la littérature jeunesse ? Comment l’intégrer ? J’espère faire évoluer ma pratique.

  • Deux coups de cœur à partager !

Momo,  Michael Ende – Espanol Santillana Universidad de Salamanca© 1973 ; 2015

Les Géants tombent en silence,  Stépane-Yves Barroux – Illustration de couverture © Seuil Jeunesse, 2021

Maria : C’est l’histoire d’une petite fille nommée Momo qui possède un don extraordinaire : elle sait écouter. Elle découvre que des « hommes en gris » volent le temps des gens. Avec l’aide d’une tortue, elle part alors les affronter pour sauver ses amis et rendre le temps au monde. « Momo » de Michael Ende a marqué mon enfance, il m’a fait entrer de plein fouet dans le monde incroyable des histoires. Sa lecture, par ma maman, il y a fort longtemps, m’a plongée dans un monde où l’amitié est la plus grande des forces. Sa lecture à l’âge adulte m’a fait découvrir la subtilité des mots choisis par son auteur et la poésie de son texte. Lors de notre visite de la bibliothèque cet automne, j’ai découvert l’un de mes derniers coups de cœur, « Les géants tombent en silence » de Barroux, un album qui m’a littéralement coupé le souffle à sa lecture.

Claire Detcheverry, Chargée d’enseignement  (HEP Vaud) claire.detcheverry@hepl.ch

Avec la participation de : Adele Pietrini, Marie Perrin, Maria Pedrosa, Paiman Osmani, Sabrina Rami et Violaine Pruvost. Un immense merci à chacun et chacune pour leurs généreuses réflexions !