Pourquoi un chat ne serait-il qu’un chat ? En quoi lui serait-il interdit de se prendre pour un oiseau ? Mais de qui peut bien tomber amoureux un chat qui se prend pour un oiseau ? Et s’il accouchait d’un serpent ? Il y a bien des montagnes qui accouchent de souris ! N’en déplaise aux idées reçues, prêt-à-penser ou autres schémas bien enracinés, il existe un village dans lequel tout est possible. Cela tombe bien, il s’appelle Comonveut. Le chat, c’est Jean-Blaise, héros désormais indispensable d’une série d’albums en trois tomes (Vincent et Emilie Boré, éditions La Joie de Lire, 2022 ; 2024 ; 2025). On attend déjà de pied ferme le quatrième.
Le festival BD Fil a baissé le rideau le week-end dernier et vous n’avez pas pu tout voir ? Voie Livres y était et se réjouit de partager les coulisses du travail du « génie-al » duo que forment Émilie Boré et Vincent. Comment en vient-on à réunir un psychiatre, une cantatrice chauve, un Harry Poppins, un chat, un poisson rouge, … dans une joyeuse communauté de vie ? Par quels mécanismes humoristiques l’extraordinaire révèle-t-il si bien l’ordinaire ?
Jean-Blaise, Emilie Boré & Vincent- Illustrations de couverture © La Joie de Lire
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Jean-Blaise, le chat qui se prenait pour un oiseau (La Joie de lire, 2022)
Dans Jean-Blaise, Le chat qui se prenait pour un oiseau, Vincent et Emilie Boré posent le décor et dressent le portrait de Jean-Blaise, chat délicieusement dissident. Convaincu d’être un oiseau, il regorge d’idées pour tenter de le prouver.
Jean-Blaise, le chat qui se prenait pour un oiseau, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2022
Jean-Blaise, le chat qui se prenait pour un oiseau, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2022
Ses auteurs ont beau s’en convaincre eux aussi, jusqu’à faire de lui une nouvelle espèce d’oiseau sur la page de garde, Jean-Blaise devra se résoudre à fuir ses terrains de jeux et de vie où plus aucun comparse ne veut le croire. Se sentir seul, incompris et en dissonance conduit Jean-Blaise dans les tréfonds de la dépression : « Jean-Blaise se sentait fini…éteint…kaput…miaousthésié. » S’affranchir des prêt-à-penser dans toute sa singularité, ça s’apprend. Et apprendre, c’est rarement possible seul. Emilie Boré le sait bien et tant mieux car c’est ainsi qu’elle a créé le personnage du docteur, psychiatre et pilier d’une maison-refuge. Jean-Blaise y est adopté en tant que nouvel « agité du bocal » et membre d’une communauté de vie à faire pâlir de jalousie celles de la vraie vie.
Située dans le village de Comonveut , nom qui en dit déjà long sur l’appel des auteurs à la liberté d’être, la maison du psychiatre devient le port d’attache de Jean-Blaise, ses racines et ses ailes, enfin. Oui, oui, ses ailes car c’est le premier apprentissage que lui permettra le docteur : être accepté pour s’accepter. Voici pour preuve comment le sage docteur présente Jean-Blaise à ses patient·es : « Je vous présente Jean-Blaise, mon oiseau ». Il accole même une pancarte sur la façade de la maison tenant en garde les visiteurs : « Attention oiseau ».
Jean-Blaise, le chat qui se prenait pour un oiseau, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2022
Dès ce premier tome, le scénario et le texte de l’autrice sont associés avec un humour décoiffant aux illustrations de son talentueux ami Vincent. Talentueux et grand expert du dessin humoristique, puisqu’il est un des crayons de l’hebdomadaire satirique Vigousse. Deux prix ont couronné le premier opus de cette série BD Jeunesse : en 2024, Prix Tatoulu et le prix Atout Lire en 2023/2024.
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Jean-Blaise tombe amoureux (La Joie de lire, 2024)
Le titre du deuxième tome dit beaucoup mais pas tout. Oui, dorénavant Jean-Blaise s’aime et peut donc aimer. Il a pourtant d’autres défis existentiels à affronter. Comme une ode à la liberté ne se chante pas en un seul couplet, Emilie Boré décide le faire tomber amoureux d’un personnage éminemment interdit pour un amour apparemment impossible. Être un chat et se prendre pour un oiseau, c’est une chose, mais un chat qui se prend pour un oiseau et qui tombe amoureux d’un poisson rouge, en est une autre.
Jean-Blaise tombe amoureux, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2024
En tant que lecteur ou lectrice, il est impossible de rester insensible au coup de foudre entre Jean-Blaise et Tsubasa. Le prénom Tsubasa, signifie d’ailleurs « ailes » en japonais. Vous vous en doutez, c’est l’extase dans le cœur du chat. Et le nôtre s’en approche face à l’intensité de cette double-page. Par un procédé d’ocularisation interne, de zoom-in dit-on en langage BD, nous voilà tour à tour dans les yeux du chat et dans ceux du poisson. Vincent, l’illustrateur, confie ne pas avoir conscience des effets de cette technique lorsqu’il transcende le texte reçu de la part d’Emilie : « ils restèrent un long moment à s’observer…médusés ». Jean-Blaise n’était pas prêt à revivre le désarroi. Abattu, il s’avoue vite interdit par les lois dictées par la nature. Les chats mangent les poissons … Non, « les chats AIMENT les poissons » rectifie le psychiatre-philosophe qui aidera à deux reprises Jean-Blaise à déplacer ses propres montagnes grâces des thérapies brèves, peu couteuses et salvatrices.
Jean-Blaise tombe amoureux, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2024
S’en suivront joies partagées, mariage et voyage de noces renvoyant temporairement le sage docteur à sa douce solitude. Elle est douce pour une raison propre au récit, plus précisément aux liens qui unissent les personnages capables de se réjouir du bonheur des autres. Ce regard porté, l’air de rien, sur ce qui définit l’authenticité de l’attachement est renforcé par un effet technique que seule la BD rend possible : embrasser en un clin d’œil plusieurs scènes simultanées se déroulant dans des espaces-temps pourtant différents.
Jean-Blaise tombe amoureux, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2024
Fidèle au principe des séries, ce deuxième tome prend congé du lecteur au sommet de la tension narrative (Baroni, 2017). L’intrigue s’interrompt sur le retour de voyage de noces. Le couple poisson-chat ne rentre pas seul mais heureux et fier de pousser un landau sur lequel trône un œuf. « Et puis après on verrait bien » commente le texte. Il n’en fallait pas moins pour céder à l’effet d’un tel cliffhanger et courir ouvrir le troisième tome.
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Jean-Blaise Papa Poule (La Joie de lire, 2025)
Emilie Boré et Vincent égrènent sans relâche, dès le premier tome, une quantité impressionnante de références culturelles toujours hilarantes, souvent militantes. Une cantatrice vraiment chauve, un Harry-Poppins, l’air de Papageno entonné par Jean-Blaise pour prouver qu’il est un oiseau, la vague d’Hokusai pour le déferlement amoureux, Baudelaire déclamé, le mariage pour tous·tes , la parentalité pour tous·tes, …
Dans ce troisième tome, Jean-Blaise et Tsubasa découvrent la parentalité et l’espièglerie des références atteint un point d’orgue. Jean-Blaise expérimente la couvade, le couple participe à des cours de préparation à l’accouchement, l’ouvrage « Lorsque l’œuf parait » de Françoise Dodo trône en arrière-plan d’une page, on compatit lors des inévitables tensions que rencontrent le couple devenu parent et on pleure avec Jean-Blaise face à son presque syndrome du nid vide.
Jean-Blaise Papa Poule, Emilie Boré & Vincent- © La Joie de Lire, 2025
Les ressorts de l’humour que l’autrice et l’illustrateur manipulent avec génie ne s’arrêtent pas au comique des situations et de leurs résonnances culturelles. Aucune page ne tombe dans la redondance du texte de l’image. Les deux instances se complètent engendrant des implicites à lever, voire des inférences à opérer lorsqu’elles vont jusqu’à se contredire. « Mon portrait craché », s’émeut le papa-poule, euh ... le papa-chat, en découvrant un enfant-xxxx …
Si les albums de Jean-Blaise s’invitaient en classe, on entendrait d’ici les rires des élèves résonner puis l’enseignant·e ne pas manquer l’occasion de les faire raisonner en les invitant à déceler les mécanismes de l’humour. Outre ceux décrits plus haut, il faudrait alors aussi s’intéresser à l’immense collection de jeux de mots: « en quelques bulles, le poisson finit par rompre la glace » alors que le chat colle son museau au verre du bocal, le « cerveau reptilien » de l’enfant-serpent qui se développe merveilleusement bien, le couple fusionnel qui ne fait plus qu’un « poisson-chat », l’invitation à « couper le coton » pour avoir le courage de couper le cordon, et tant d’autres joyeuses subtilités.
Le deuxième tome a reçu le prix Graoully en 2025. Le dernier et troisième est finaliste du Prix suisse du livre jeunesse qui révélera son palmarès dans quelques jours à peine. en Le quatrième tome fera incarner à Jean-Blaise la fonction de président. Cela tombe bien, non ?
S’adresser à un double-lectorat lorsque l’on crée des ouvrages pour la jeunesse relève d’un art à lui tout seul. Lorsque l’on demande au duo d’artistes à quoi ressemblent leurs discussions lorsqu’ils élaborent leurs intrigues, à votre avis, que répondent-ils ? Ils affirment aimer ne pas prendre les lecteurs et les lectrices pour des imbéciles et surtout ils rient, encore et toujours. Alors Emilie, Vincent, petite bande d’humanistes optimistes, je n’ai qu’un mot : merci pour la joie.
Claire Detcheverry, Chargée d’enseignement (HEP Vaud) claire.detcheverry@hepl.ch
Remerciements : au Festival BD Fil, à Emilie Boré et Vincent, aux éditions La Joie de lire, au Prix suisse du livre jeunesse, au public de la table ronde du dimanche 3 mai 2026.








