Des petits héros qui nous montrent la richesse des différences

Déconstruire les clichés

Prenez une discipline enseignée à l’Université de Lausanne – appelée Littératures comparées –, une professeure et chercheuse dans cette discipline – Ute Heidmann – et des recherches curieusement innovantes sur un « genre » que l’on croit souvent bien connaître : les contes. Ajoutez sept animatrices et animateurs, toutes et tous étudiant·e·s ou doctorant·e·s en Littératures comparées et intéressé·e·s par la médiation scientifique, qui ont à cœur de transmettre des recherches pointues de la manière la plus dynamique et pédagogique qu’il soit. Vous obtiendrez un atelier en Littératures comparées inédit, où les élèves du Canton de Vaud sont guidés vers les lieux insoupçonnés d’une discipline nouvelle pour eux. Pour s’en faire une idée par l’image, une vidéo est disponible sur https://youtu.be/NmsewsxZRjg

Les études de la professeure Ute Heidmann, notamment sur les contes de Charles Perrault, ont montré que les idées que nous nourrissons généralement sur ce « genre » ne sont bien souvent que de la poudre aux yeux. Une origine populaire ? Que nenni ! Une adresse à un lectorat enfantin ? Pas en ce qui concerne les contes de Perrault ! Une propension à ce qu’il y a d’universel ? Faux !

Un rapport d’égale pertinence

La chercheuse a développé une méthode intitulée « comparaison différentielle ». Cette méthode consiste à comparer deux ou plusieurs artefacts (deux textes, deux images, un texte et un film…) en instaurant un rapport « d’égale pertinence », c’est-à-dire en élaborant « des concepts et des critères de comparaison […] qui ne privilégient ni l’une, ni l’autre œuvre, ni encore l’une ou l’autre aire linguistique et culturelle dont ils émanent » [1]. Prenons comme exemple le conte de Perrault « Le petit Poucet » (1697) et une réécriture comme celle de Colin et Zonk (2015), qui est particulièrement humoristique et combine texte et bande dessinée. Selon cette méthode, la comparaison ne devrait pas considérer le texte historique comme « supérieur » au texte destiné aux jeunes lecteurs. Plutôt que de voir dans la réécriture un détournement du conte premier, U. Heidmann préconise de considérer les deux textes comme ayant chacun une signification propre, liée à son contexte historique et culturel. Elle nous invite donc à mettre en évidence les différences et, par là même, à décoder les effets de sens de chaque création.

Perrault, Charles : Histoire ou contes du temps passé : Avec des Moralitez, p.183.

F. Colin et Z. Zonk : Les contes de fées défaits. Le petit Poucet, Editions PlayBac, p.28.©

En comparant deux façons d’écrire l’histoire d’Orphée [2] (celle de Virgile dans les Géorgiques et celle de Guy Jimenes dans Orphée l’enchanteur, 2004), la chercheuse montre qu’il est possible d’établir un rapport d’égale pertinence entre un auteur que l’on considère aujourd’hui comme « canonique » et un auteur de littérature dite « de jeunesse ».

Des morales derrière la morale : texte et contexte en dialogue

L’activité de médiation scientifique, d’une durée de 3h30 (pause incluse), est proposée à toutes les classes de 7P-8P du Canton de Vaud. Nous sommes toujours ravi·e·s d’accueillir les élèves dans les locaux de l’Université, mais nous nous déplaçons également volontiers dans leur classe. S’inscrivant parfaitement dans les objectifs du Plan d’études romand de français, l’atelier a rencontré un véritable succès dès le printemps 2017, avec plus de vingt classes inscrites jusqu’aux vacances d’été.

Lors de notre rencontre avec des élèves, nous mettons sous la loupe divers Petits Poucets. D’une part le « petit Poucet » de Perrault, dernier conte des huit qui composent le recueil Histoires ou contes du temps passé : Avec des Moralitez, et d’autre part tous ceux qui lui ont succédé au fil des époques, des cultures et… des médias. En amont de l’atelier, nous offrons à la classe un fac-similé de l’édition des contes de Perrault de 1697, afin qu’un travail préalable de compréhension et d’observation soit effectué avec l’enseignant·e. Durant l’atelier, et grâce à l’analyse de cet objet « historique », nous questionnons les clichés qui entourent les contes. Par exemple, les élèves arrivent à la conclusion, toujours avec étonnement, qu’il existe d’autres morales derrière la « Moralité » apparente.

Perrault, Charles : Histoire ou contes du temps passé : Avec des Moralitez, p.229.


F. Colin et Z. Zonk : Les contes de fées défaits. Le petit Poucet, Editions PlayBac, p.32.©

Les travaux d’U. Heidmann ont montré que dans le contexte de la monarchie absolue française, terreau de la création littéraire de Perrault, le recueil permet une critique dissimulée de la politique du Roi Soleil, qui dilapide ses richesses pour alimenter ses guerres, tandis que son peuple, tel le Bûcheron et la Bûcheronne, meurt de faim. Grâce à des jeux, fiches et discussions, mais surtout en ayant recours à la version originale et à ses indices textuels et iconiques, il est possible d’aller au-delà de certaines idées reçues sur les contes, de reconnecter la création littéraire et son contexte historique afin de décrypter des effets de sens, parfois très surprenants !

Déroulement de l'atelier

  • Découverte de différents Petits Poucets
  • Analyse et comparaison du texte de Perrault (1697) et d’images anciennes et contemporaines (jeu, fiche, discussions)
  • Comparaison d’un court métrage et du texte de Perrault
  • 5 activités ludiques par petits groupes

Valoriser la différence et la différenciation

La comparaison différentielle va à l’encontre de nombreuses approches qu’on pourrait qualifier « d’universalisantes », telles que des approches structuralistes (le schéma quinaire serait un élément constitutif du conte), folkloristiques (le conte serait considéré « comme un genre universel dont toutes les réalisations émanant de langues, d’époques et de cultures différentes ne seraient que des "variantes" ou des "versions"» [3]) ou encore psychanalytiques (le sommeil de la Belle au Bois dormant représenterait le début de la puberté [4]).

Dans l’atelier, nous cherchons à nous écarter de telles approches – trop généralisantes pour prendre en compte les spécificités des créations – afin de privilégier une perspective qui permet de valoriser ce qui est différent. En ce qui me concerne, à la fois doctorante en Littératures comparées et détentrice d’un titre d’enseignement HEP, il m’importe que les élèves puissent bénéficier d’un enseignement qui ose considérer les créations littéraires (et autres) dans leur complexité. La focalisation sur les similitudes peut être un point de départ. Mais elle ne permet pas (encore) d’interroger les préconstruits, ni de prendre une distance critique. Pour aller plus loin, la valorisation de ce qui est différent permet de développer un regard critique, tout en apprenant à connaître ce qui est autre, et à ne pas le craindre.

Afin d’illustrer mon point de vue, je prendrai l’exemple de la comparaison entre « Le petit Poucet » de Perrault et une œuvre écrite en 1999 par Jean-Claude Mourlevat : L’enfant Océan. Cette création, qui fait partie du corpus que nous mettons à disposition des élèves durant l’atelier, retrace le périple (situé dans la France contemporaine) de sept frères, dont le plus jeune guide les aînés. Divers indices textuels permettent d’établir des liens entre cette histoire et celle de Perrault, comme par exemple la mise en exergue de citations tirées du recueil de ce dernier. Il s’avère qu’un vaste matériel pédagogique a été élaboré pour l’étude de l’œuvre de Mourlevat dans le domaine scolaire francophone. L’une des fiches pédagogiques disponibles sur le net (http://educalire.fr/) propose l’élaboration d’un tableau analytique confrontant différents personnages du « petit Poucet » de Perrault et de L’enfant Océan. Suite à cette confrontation, l’auteur·e (anonyme) de la fiche conclut : « On a la confirmation que Yann est bien le Petit Poucet, que la famille de Yann est semblable à celle du conte, et que Faivre est l’Ogre ». A mon sens, cette approche ne met pas assez en avant le potentiel créatif de l’œuvre car elle a tendance à figer l’histoire dans des schémas identiques et à établir une hiérarchie entre le texte « d’autrefois » et celui « d’aujourd’hui », en considérant ce dernier comme une version, voire une imitation du texte « premier ». Une ressource pour aller à l’encontre de cette pensée universalisante ? Laisser de côté les a priori (du type « tous les petits Poucets viennent d’une famille de bûcherons »), encourager les élèves à ne pas se limiter à observer les ressemblances, mais à prendre également en compte les différences (entre les créations, les histoires, les héros, les façons de raconter), et tout cela grâce à une lecture des textes particulièrement attentive.

En explorant le processus complexe de la différenciation [5], les élèves pourront emprunter le chemin fascinant qui mène du même à la différence. Dans l’atelier, nous mettons donc un point d’honneur à valoriser la diversité sous toutes ses formes : celle des histoires, des époques, des langues, des cultures, des littératures. Cet apprentissage est d’autant plus important dans notre société, et notamment à l’intérieur des classes, où de nombreuses langues et cultures sont amenées à cohabiter.

Langues et cultures au pluriel

Afin d’inviter les élèves à outrepasser certaines frontières qu’établissent les a priori, l’atelier se termine par cinq postes, où les participants peuvent, par petits groupes, jouer avec la langue, mais surtout avec les langues. Mots-croisés multilingues, coin lecture et carte géante de l’Europe permettent d’activer d’autres langues que le français afin d’offrir une place à chaque langue et à chaque culture présente au sein de la classe. A mon sens, les élèves ont tout à y gagner, autant d’un point de vue du contenu de l’enseignement que du climat de classe, si on parvient à fournir les « outils qui leur permettent à la fois de comprendre leur diversité linguistique et culturelle et de relier entre elles les langues qui en sont l’expression ». Pour répondre à cette exigence du PER, je retiendrai deux propositions d’U. Heidmann : la mise en place d’un rapport « d’égale pertinence » et la valorisation des différences. Pouvant être comprises comme des « outils », elles permettront de guider les élèves vers une réelle ouverture d’esprit et tolérance vis-à-vis de la diversité.

[1] Heidmann, « La différence, ce n’est pas ce qui nous sépare », p. 340-341.

[2] Heidmann, « Différencier au lieu d’universaliser », in Interférences littéraires.

[3] Heidmann, « Enjeux d’une comparaison différentielle et discursive », p. 28.

[4] Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, 1976, p. 334.

[5] Heidmann, « Différencier au lieu d’universaliser », in Interférences littéraires, 2015, pp. 15-34.

[6] CIIP, PER. Cycle 2. Langues, p. 7.

Par Camille Schaer, assistante-doctorante en Littératures comparées (CLE), camille.schaer@unil.ch

Titre : « Sur les traces du Petit Poucet »

Quoi : Atelier de médiation scientifique

Qui : L’Interface sciences-société, l’Unité de recherches en Littératures comparées (www.unil.ch/lleuc/fr/home.html) et les élèves de 7P-8P du Canton de Vaud

: A l’Unil ou dans votre institution

Durée : 3h30 (pause incluse)

Informations et réservations : www.unil.ch/mediationscientifique/activites/sciences-humaines/litteratures/

Lien vidéo : https://youtu.be/NmsewsxZRjg

Chronique publiée le 23 octobre 2017

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