Le temps d’un bilan

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C’est un anniversaire que nous fêtons cette semaine : la 100e chronique publiée sur voielivres.ch !

Deux ans et demi et 100 chroniques, plusieurs dizaines de rédacteurs et de rédactrices. Et des émotions non quantifiables, qui nous habitent.

Joie, car voielivres.ch est un site internet qui explore un espace littéraire et didactique important et prometteur à nos yeux, qui crée la possibilité d’un lien entre des enseignant·e·s, des étudiant·e·s, des auteur·e·s, des illustrateurs et des illustratrices, des éditeurs et des éditrices, des médiateurs et médiatrices culturel·le·s, des chercheur·e·s et plus largement, la communauté des lecteurs et des lectrices.

Ou encore, joie, car voielivres.ch nous a fait découvrir des pépites de la production en littérature de jeunesse, et offrir, passer ces découvertes à d’autres.

Fierté, lorsqu’on parle de chiffres, car voielivres.ch en bientôt trois ans d’existence, c’est – on vous le disait – 100 chroniques, mais aussi, 33'356 pages vues par 9'380 internautes, provenant de Suisse, de toute la Francophonie, mais également de pays anglo-saxons.

Fierté pour la chronique sur la lecture des contes rascaliens ou pour celle qui explorait le booktubing, lues respectivement 768 et à 679 fois.

Et élan, enfin, car cet anniversaire est l’occasion d’un arrêt, d’un retour sur soi, afin de mieux penser la suite et de poursuivre l’aventure avec une redéfinition de certains enjeux.

Ces enjeux, on vous propose de les aborder par les voix de Carole-Anne Deschoux (CAD) et de Vincent Capt (VC), interrogées et mises en mots par Sonya Florey (SF). Au cours de ces trois ans, voielivres.ch nous a invités à conjuguer les rôles, à investir des terrains inconnus, à s’accomplir en tant qu’individus parvenant à gérer une multiplicité de tâches et de dossiers en parallèle. La garantie – si tant est qu’on puisse en avoir – pour éviter de promouvoir une vision univoque de la littérature de jeunesse a consisté à multiplier les contributeurs et les membres du comité. Ainsi, Sonya Florey et Carole-Anne Deschoux ont conçu voielivres.ch, avec l’aide d’informaticiens, de graphistes et de web designer, sur une idée de la première née lors d’un footing dans les bois. Carole-Anne Deschoux et Vincent Capt se sont succédé dans le rôle de responsable de publication. Les trois ont croisé leurs regards et leurs relectures sur chaque chronique avant sa publication. Les trois, encore, ont prospecté afin de vous proposer une chronique chaque semaine, en suivant le calendrier scolaire. La communauté des contributeurs et des contributrices, auteur·e d’une unique chronique ou auteur·e devenu·e fidèle et régulier·ère, nous ont également conduits à nous décentrer, à lire autrement, à changer d’avis. Et bien sûr, vous, lecteurs et lectrices, avez été notre horizon d’attente permanent.

Alors voielivres.ch… le livre de jeunesse aux frontières de tous les possibles, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Interview croisée de nos deux responsables de publication.

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SF : Au terme de 100 chroniques, quel bilan tirez-vous de l’exercice ?

CAD : voielivres.ch a eu comme préoccupation de mettre en synergie des professionnels du livre et des professionnels de l’école. Nous avons souhaité toucher potentiellement une variété de destinataires et proposer un dialogue entre des créateurs, auteurs et illustrateurs, des éditeurs, et des lecteurs, didacticiens, chercheurs, enseignants et élèves.

L’aventure du site m’a permis de mieux comprendre comment la création éditoriale considère le monde scolaire et l’inverse aussi .

VC : Je trouve intéressant de constater la diversité des thématiques traitées. Les choix que nous avons faits valorisent la littérature de jeunesse comme un levier pour traiter de problématiques sociales ou philosophiques, qu’on peut amener dans les classes. Je crois en une littérature jeunesse qui rend poreuses les frontières entre des contenus dits scolaires et des thématiques qui le seraient moins.  Je relève également la variété des contributeurs et des contributrices : éditeurs ou éditrices, écrivain·e·s, didacticien·ne·s, enseignant·e·s. La richesse du champ de la littérature de jeunesse m’est apparu en contribuant à voielivres.ch, un champ de la création qui a la capacité de faire dialoguer très librement des codes traditionnels (contes folkloriques, contines…) et des expressions  contemporaines (livre augmenté, pop-up…) ou populaires (tatouage, papier découpé…).

SF : Le lectorat de voielivres.ch vous a-t-il parfois fait part de son avis sur l’une ou l’autre des chroniques ou sur le site dans son ensemble ?

CAD : Oui, j’ai reçu une série de retours, au fil du temps. Les plus marquants, pour moi, sont ceux qui ont salué notre audace, en fonction des choix esthétiques (une des chronique parle des albums graphiques, une autre des livres pauvres), des choix de maisons d’éditions locales (La Joie de lire, Notari) et de petite taille (Agrumes) et des thématiques envisagées (homoparentalité).

Un autre retour éminemment positif que je souhaite mettre en évidence ici est celui de collègues bibliothécaires, qui me disent commencer leur semaine se connectant à voielivres.ch ! Certain·e·s proposent même un espace de présentation exposant les albums retenus pour les chroniques.

SF : Qu’est-ce que le genre de la chronique apporte de plus dans un site dédié à la littérature de jeunesse, par rapport à l’article scientifique ou au texte d’opinion ?

VC : La chronique permet une énonciation subjective, un discours personnel sur une œuvre, mais qui peut être associée à une démarche réflexive littéraire, analytique, didactique.

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SF : Y a-t-il une spécificité dans le processus d’écriture, auquel les rédacteurs et rédactrices de voielivre.ch sont convié·e·s ?

VC : De par les choix que nous avons opérés pour le site, on peut qualifier les processus rédactionnels de lents. L’auteur·e de la chronique choisit son objet et rédige une première version du texte, avant de la soumettre à notre petite équipe incluant un relecteur et une relectrice qui engagent leurs regards croisés sur le texte. Les allers et retours prennent du temps et soulèvent des questions passionnantes : jusqu’où aller dans la correction, alors que le genre de la chronique est relativement libre ? Comment laisser une marge de manœuvre à l’auteur·e, sinon le plaisir d’écrire et de lire serait diminué, tout en proposant un travail sérieux et fondé de relecture et d’amélioration du texte ?

CAD : Ces dernières questions ont émergé dès les premières chroniques : quelle est notre responsabilité par rapport à la liberté des rédacteurs et des rédactrices ? Entre la parole singulière et la parole collective, celle qui sera reçue par le lectorat, comment se situer en tant que membre du comité éditorial ? Comment conjuguer un regard confrontant et bienveillant ? Ce travail lent conduit également à une forme de souplesse quant à l’ordre de publication des chroniques : il est important d’en avoir plusieurs en cours, ne sachant pas laquelle sera publiée en premier, laquelle sera au niveau d’achèvement attendu.

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SF : Quelle est votre chronique coup de cœur?

CAD : « La littérature au service d’une autre cause qu’elle-même ». On y parle du handicap d’une façon tendre, poétique et pragmatique. J’aime le graphisme de l’album, le noir et blanc n’est pas facilement abordable dans les classes. Mais cette chronique est aussi liée à des souvenirs personnels. Il y a une scène que j’apprécie particulièrement ; c’est celle où des enfants se couchent sur le sol pour montrer leurs jambes à un autre enfant resté chez lui. Quand on est enfant et qu’on fait l’ange, on peut l’envoyer  à celui qui est coincé dans sa chaise roulante, qui ne peut pas descendre. Ce texte est lié à des valeurs qui m’habitent. Comment parler d’un sujet grave en toute légèreté ?

VC : « Lire en prison pour habiter le temps ». Les mots lus peuvent avoir cette résonance et ce pouvoir de résilience, ce pouvoir apaisant même pour des personnes qui sont dans les marges de la société. « En prison, c’est ma drogue », disait l’un des détenus interrogés. Cette urgence de lire témoigne du rôle salvateur de la lecture exacerbé dans un contexte carcéral « fermé », tandis que la lecture représente une forme d’ouverture, la possibilité d’un ailleurs qui maintient en vie.

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SF : Qu’est-ce que vous souhaitez à voielivres.ch pour les 100 prochaines chroniques ?

CAD : Faire dialoguer les chroniques avec la recherche et la formation de manière plus fine.

VC : Maintenir cet équilibre entre les différentes entrées, côté enseignant, côté recherche, côté cité, tout en cultivant le dynamisme.

CAD : Articuler le local et l’international.

VC : Veiller à la diversité des énonciateurs et des thématiques.

CAD : Explorer la dimension artistique et anthropologique de la littérature de jeunesse.

VC : Affermir notre identité dans la pluralité des sites disponibles sur le sujet.

CAD : Mettre en mots le paradoxe, une école ouverte aux pratiques culturelles contemporaines, mais une école soumise à la forme scolaire.

VC : Explorer plus intensément la dimension multi-modale, numérique, de certaines œuvres jeunesse.

CAD : Toucher plus encore les enseignants. On a peu de retours de leur part, mais cela ne veut pas dire qu’ils·elles ne nous lisent pas !

 

 

Chronique publiée le 24 septembre 2018

 

Par Sonya Florey (sonya.florey@hepl.ch), Carole-Anne Deschoux (carole-anne.deschoux@hepl.ch) et Vincent Capt (vincent.capt@hepl.ch), collaboratrices et collaborateur à l'UER Didactique du français de la Haute école pédagogique du canton de Vaud.

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