La douleur apprivoisée. Apprendre l’empathie avec la science-fiction : les vertus de #Bleue

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À quoi bon lire de la science-fiction ? De surcroît, de tels textes méritent-ils leur place à l’école ? À une époque où les industries de l’innovation annoncent à grands cris l’arrivée prochaine de l’homme « augmenté », où la gestion des grands réseaux urbains échoit de plus en plus fréquemment à de puissantes intelligences artificielles, la pertinence de ces récits qui s’exercent à dépeindre un avenir « probable » semble une question particulièrement actuelle. Pour autant, la science-fiction nous permet-elle de prévoir le futur, comme certains écrivains (d’Isaac Asimov à Michel Houellebecq) s’amusent à le prétendre ? Si l’on peut trouver dans le roman 1984 de George Orwell (1949) de troublantes accointances avec le phénomènes de surveillance globalisée, via les technologies virtuelles, qui touche notre contemporanéité, il apparaît maladroit de généraliser à l’ensemble des récits de science-fiction une telle qualité prescriptive. Que dire, en effet, de cette multiplicité de textes dont le temps a invalidé les propositions : qui autrement dit « se sont trompés » ? Force est de constater que, si la croyance au pouvoir prophétique de ces fictions concourt évidemment au plaisir de lire, leur impact effectif sur le réel est impossible à démontrer. Il est donc plus prudent de plaider pour une lecture « au présent » de la science-fiction, suivant en cela certains spécialistes du genre tels Marc Atallah [1] ou Raphaël Colson et André-François Ruaud [2].

Dès lors qu’elle ne prophétise pas l’avenir et n’ambitionne plus seulement de démocratiser les savoirs scientifiques, selon quelles stratégies, et à quelles fins, les récits de science-fiction opèrent-ils ? « Technique littéraire » avant tout [3], la science-fiction met en lumière, par le biais de la conjecture narrative, c’est-à-dire en extrapolant un univers de fiction cohérent et rationnel à partir d’un élément appartenant au contemporain, certains enjeux, dilemmes, ou traits relatifs à la condition humaine. Et en particulier, à la manière dont notre rapport au monde, à autrui, est constamment, depuis l’invention du silex taillé, influencé, façonné, par la technologie [4]. Une lecture « présentiste » de la science-fiction invite à accomplir ce détour herméneutique par lequel le texte interroge notre quotidien le plus immédiat, en révèle les lignes de faille ou de force. Cet exercice de circonvolution intellectuel n’est pas neutre non plus. Il nourrit l’imaginaire, affute le sens critique, et aboutit, parfois, à une transformation du regard chez le lecteur. La connaissance que fournit la science-fiction sur le savoir scientifique lui-même apparaît ainsi bien secondaire. Plus vive, plus essentielle sans doute pour la formation de l’esprit, est la puissance subversive que contribue à alimenter les fictions se réclamant de ce registre. À une époque où l’attention représente la denrée principale pour laquelle se déchirent les marchés de tous bords [5], l’apprentissage d’une distance intérieure, la stimulation d’un certain réflexe sceptique visant à se prémunir entre autres contre les pièges du capitalisme cognitif, représente une voie dans laquelle il devient de plus en plus nécessaire que s’engage la pédagogie.

Eluder l’autre ? Technoscience et totalitarisme « soft »

L’aiguisement d’un sens critique est précisément ce à quoi s’attèle le roman de Florence Hinckel, #Bleue (Paris : éd. Syros, 2015). Son récit nous transporte dans « un futur proche », selon l’expression consacrée (dont on sait, à présent, qu’elle ne désigne rien d’autre qu’une forme de distorsion, un reflet grossissant de la réalité du lecteur), à la rencontre de deux adolescents amoureux, Silas et Astrid, lycéens dans une métropole anonyme. Tout y est automatisé, administré, aseptisé : les écrans ont supplanté la chair, le « Réseau », vaste espace de rencontres immatérielles sans ancrage ni frontières, s’est substitué à la société. Dans ce « meilleur des mondes possibles » où règnent les technologies virtuelles, le progrès scientifique est, de surcroît, parvenu à éradiquer toute douleur, physique ou psychique, via un mystérieux procédé d’anesthésie du système nerveux. Une unité médicale mobile, juridiquement indépendante et disponible au moindre appel, la CEDE (« Cellule d’Éradication de la Douleur Émotionnelle ») a pour fonction de déceler sur le vif, lors d’une situation de crise, les symptômes intolérables de la souffrance, établir le diagnostique du mal et veiller à la bonne marche de son élimination. Une fois survenue, l’expérience douce de l’oblitération ne se rappelle plus au souvenir du convalescent, tranquillisé, que sous la forme discrète d’un point bleu au poignet. Chagrins d’amour, frustrations, déprimes passagères ou désespoirs existentiels ne sont plus, dans le monde décrit par Florence Hinckel, que les vestiges d’un passé révolu, signes d’une société arriérée, jadis inapte à délester ses membres de leurs humeurs noires. Parvenue à une étape décisive de son « augmentation » technologique, l’humanité, semble, dans un tel contexte, s’ouvrir à l’extase collective et permanente d’un bonheur sans nuages...

F. Hinkel (2015). #Bleue, Paris : éd. Syros.

Vraiment ? Car en évinçant toute douleur, c’est la perception de l’altérité que l’on élude, ou que l’on oriente. Au bannissement systématique de la souffrance équivaut le délitement d’un certain rapport à la personne humaine. Le récit nous expose, d’abord, à une déconsidération progressive des rites sociaux censés entretenir ou perpétuer la présence d’un être aimé. Le père de l’héroïne Astrid, suite à plusieurs oblitérations successives, reste placide face au décès de sa belle-mère pourtant adorée de ses enfants : « Ça devait arriver tôt ou tard. ... ça ne sert à rien de pleurer pour une morte. Elle est partie, et puis c’est tout ! », rétorque-t-il mollement à sa fille bouleversée [6]. « Ça sert à quoi, des funérailles ? » s’interroge de même le protagoniste Silas, une fois passé entre les mains expertes de la CEDE. Et le jeune homme de se connecter au Réseau pour indiquer : « Statut : sommeil » [7]. La Cellule révèle au fil de ces différents épisodes une face sournoise et malveillante. Sous prétexte d’améliorer la vie des individus, ses actions participent d’une entreprise de sape globalisée, favorisant non pas l’apaisement, mais l’endormissement des rapports interpersonnels, et contribuant à miner tant la cohésion des familles que la solidarité sociale. Ce lent et pernicieux travail de désagrégation du lien à autrui masque, de plus, une refonte axiologique et économique de grande ampleur. Dans le roman, opter pour l’oblitération constitue une décision valorisée par la masse. À l’inverse, ceux qui « préfèrent souffrir » sont vus comme déviants vis-à-vis de la norme édictée par le gouvernement et l’opinion publique technophiles. Evoquant la méfiance de ses parents à l’égard de la CEDE, Silas songe : « Pourquoi eux ont-ils choisi de rester faibles. Je pourrais les mépriser pour ça... » [8] Une telle violence symbolique transparaît encore, lorsque, à l’occasion de l’enterrement mentionné plus haut, l’adolescent songe : « Je ne crois pas qu’il soit très bien vu de se rendre à ce genre de cérémonie ; je ne tiens pas à ce que ça se sache. » [9]. Cette pratique systématique d’élimination des formes ostensibles d’attachement à autrui trouve sa légitimation la plus tendancieuse dans le milieu professionnel. Patrons et cadres, dans la société façonnée par Florence Hinckel, envisagent en effet d’un œil très favorable la possibilité d’effacer les émotions de leurs employés. C’est d’ailleurs afin d’obtenir plus facilement un travail que le père d’Astrid choisit d’être oblitéré : « s’il s’est décidé une nouvelle fois à recourir à la CEDE, c’est pour avoir un atout supplémentaire devant un employeur : deux points bleus. D’ailleurs, ça a marché. » [10] Sous un tel régime, exit des réclamations, revendications et autres révoltes, motivées par la frustration, par les sentiments d’injustice ou d’inégalité, réputés « négatifs ». Bien loin de prendre soin des citoyens, la Cellule œuvre au renforcement du libéralisme économique et des inégalités sociales qu’il engendre. La suppression acharnée de tout attachement prédispose, de surcroît, à l’instauration d’une compétition féroce entre travailleurs. Dès lors qu’il est continuellement neutralisé, réifié, le rapport à autrui perd en effet sa singularité, court le risque de n’être plus perçu que comme rapport de forces, calcul d’intérêt pur sans régulation ni garde-fou, prompt à favoriser les arrivistes et les sans scrupules. Les implications socio-économiques du système politique mis en scène dans #Bleue dévoilent au fil des pages l’orientation dangereusement totalitaire vers laquelle tend la société que dépeint l’auteure. L’utopie de cette cité sans douleur se mue, selon un logique retour de flammes, en dystopie [11] : monde cauchemardesque et liberticide où contrôle social et technoscience médicale avancent main dans la main [12].

Lire, c’est apprendre l’empathie 

Ces quelques éléments d’analyse nous permettent de souligner l’importance que revêt l’empathie dans le récit. Si #Bleue raconte la poursuite d’un fantasme remontant à l’époque antique, celui d’un désinvestissement radical vis-à-vis du monde et de la souffrance qui l’habite par l’élagage des affects, c’est pour mieux nous confronter à ses conséquences glaçantes. Mais aussi, pour nous suggérer des solutions. La possibilité d’être touché, ému, par autrui, est présentée dans le roman comme une garantie de soudure communautaire, de renforcement du lien, de perduration cohésive pour l’humanité. « Des larmes qui liquéfient mon cœur et lui rendent sa tendresse. Des larmes qui me donnent la preuve de mon humanité. », réalise Silas tandis que les effets de son oblitération s’estompent [13]. Loin d’incarner un pur handicap social, l’empathie est envisagée chez Florence Hinckel comme vertu éthique fondamentale et matrice de transformations collectives, comme force capable de déclencher des changements politiques radicaux, tel celui auquel assiste le lecteur à l’issue du roman. Attaquant tant le phénomène de surmédicalisation des individus que les dogmes du néolibéralisme économique, le récit de Florence Hinckel, sous couvert d’imaginaire ou d’anticipation, nous offre une réflexion sur l’un des enjeux fondamentaux du vivre ensemble postmoderne.

Hormis une évidente puissance critique, il est nécessaire de s’interroger sur ce que de plus jeunes lecteurs pourront retirer de ce texte. Il me semble que, sous plusieurs aspects, celui-ci figure les étapes ou les points d’achoppement d’un apprentissage du rôle et de la valeur que revêt l’empathie dans la vie. Cette expérience se caractérise d’abord, chez les personnages qui l’éprouvent, par la recherche d’un équilibre, d’une maitrise, entre leur intériorité et les sollicitations extérieures qui activent leur émotivité : « L’être humain devrait être capable de maîtriser ses pulsions et de respecter les autres » [14] conclut pour elle-même Astrid au terme d’un questionnement sur le rôle civil de la CEDE. Dû à la nature dystopique de la société dans laquelle évoluent Silas et son amoureuse, cette maitrise ne peut s’effectuer de façon visible. Il faut que ce travail d’ajustement à soi-même des stimuli exogènes suscitant l’émotion ait lieu dans le sanctuaire de son for intérieur. En ceci les précautions que le père de Silas suggère à son fils de toujours respecter, au risque d’être à nouveau oblitéré, sont significatives : « Ne montre pas ton abattement. N’appelle personne pour en parler. Si tu pouvais éviter de passer encore par cette saloperie de CEDE... » [15] La dissimulation et la gestion intérieure des affects est appréhendée par les protagonistes comme condition d’intégrité à soi, de même, comme garantie d’indépendance et d’émancipation face aux règles restrictives de la collectivité. L’auteure fait de cet apprivoisement progressif de la douleur, autrement dit, de la capacité à accepter, intégrer et tempérer la puissance des émotions, la clé d’une réconciliation avec soi-même, et l’un des enjeux nodaux de l’élaboration de l’identité. Prenant conscience de ce que son trouble peut avoir de constructif, Silas se dit : « C’est comme si ces larmes, en me libérant d’un poids, me faisaient pourtant plonger dans les profondeurs de moi-même. Moi-même, oui. Enfin moi. » [16] Nous pouvons ainsi voir s’agencer dans le récit de Florence Hinckel les linéaments d’une pédagogie des passions. De même, les diverses réflexions qui jalonnent les trajectoires des personnages vis-à-vis de leurs propres rapports aux émotions tracent le chemin d’une maturation, d’un affinement, d’un approfondissement de la compréhension de leur subjectivité.

#Bleue : un roman « réparateur » ?

Nous pouvons avancer, en conclusion, que le roman de Florence Hinckel exhorte les plus jeunes lecteurs à envisager les bouleversements affectifs qui surviennent dans leurs existences, sous l’aspect de défis nécessaires, non seulement à la construction de leur identité, mais aussi à l’établissement d’un rapport harmonieux avec autrui. Selon cette optique, #Bleue appelle une lecture de nature « réparatrice », autrement dit, selon la définition qu’en donne Jonathan Culler : « une lecture qui permet à une œuvre de faire écho à un épisode de la vie, et à perdurer en venant en aide à une existence » [17] Loin d’alimenter (seulement) le plaisir de lecture, le recours aux codes de la science-fiction trouve chez Florence Hinckel une justification et un déploiement particulièrement actuels. En mettant en scène l’un des dilemmes éthiques et comportementaux essentiels de l’adolescence, son roman procède à un diagnostic du lien social contemporain, et démontre la pleine légitimité de la littérature jeunesse à prendre part à un art politique.

[1] De cet auteur, lire en particulier : L’art de la science-fiction, Yverdon-les-Bains : éditions de la Maison d’Ailleurs et ActuSF, 2016.

[2] De ces auteurs, lire en particulier : Science-fiction, une littérature du réel, Paris, éd. Klincksieck, 2006.

[3]  Marc ATALLAH : op., cit., p. 31

[4] La célèbre scène d’ouverture du film 2001 : L’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, MGM, 1968) illustre cette continuité, de « l’aube de l’humanité » à nos jours. Un superbe plan-séquence suggère en effet d’embrasser d’un seul regard l’invention de l’arme blanche des milliers d’années avant notre temps, et le développement du voyage spatial. En ceci, nous pouvons dire que la séquence de Kubrick procède à une mise en abyme du rôle cognitif de la science-fiction.

[5]  Voir à ce sujet, dans la presse récente : Sylvie LOGEAN : « Comment retrouver son attention », dans L’Hebdo, en ligne, disponible sur : http://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/comment-retrouver-son-attention (mise en ligne le 19.01.2017 ; consulté le 21.04.2017). Parmi les ouvrages plus approfondis sur la question, voir également : Yves CITTON : Pour une écologie de l’attention, Paris : Seuil, 2014

[6] Florence HINCKEL : #Bleue, éd., cit., p. 168 – 169

[7] Ibid., p. 65

[8] Ibid., p. 63 (je souligne)

[9] Ibid., p. 65

[10] Ibid., p. 113

[11] Utopie et dystopie sont ici compris sous l’aspect d’un système sémiotique réversible, selon la définition qu’en propose Marc Atallah. Voir, de cet auteur : « Utopie et dystopie : deux sœurs siamoises » (article en ligne), disponible sur http://www.fabula.org/atelier.php?Utopie_et_dystopie_deux_soeurs_siamoises (consulté le 19.04.2017)

[12] Il y aurait à n’en pas douter beaucoup à dire sur les inspirations foucaldiennes du texte de Florence Hinckel, en particulier au regard de sa réflexion sur la légitimité et, par conséquent le pouvoir, dont jouissent les acteurs du monde médical. Pouvoir dont le statut inattaquable de la CEDE constitue un reflet dans le roman.

[13] Florence HINCKEL : op., cit., p. 90

[14]  Ibidem.

[15] Ibid., p. 89 (je souligne)

[16] Ibid., p. 91 (je souligne)

[17] Jonathan CULLER : Théorie littéraire, Paris : Presses Universitaires de Vincennes, 2016, p. 175 (je souligne)

Par Colin Pahlisch, assistant diplômé, section de français de l’Université de Lausanne, colin.pahlisch@unil.ch

Chronique publiée le 1er mai 2017